Guerre de salon

Publié le 05/03/2026

Ce matin, je reçois une nouvelle lettre écrite à la main, avec pleins et déliés, par une dame âgée, qui a été postée dans la petite commune d’Empurany, en Ardèche. Cette fois-ci, pas de timbre rare de collection, mais seulement l’infâme vignette à un euro trente-neuf autocollée sur une enveloppe renforcée de couleur ivoire, de laquelle j’ai retiré une feuille de papier Vergé de France de 100 grammes, de teinte ivoire elle aussi.

« Cher Sébastien Houatfeu, ou qui que vous soyez derrière ce pseudonyme snobinet, je vous écris pour vous dire ce que je ressens depuis peu lorsque je regarde le soir mes chaines préférées de télévision numérique terrestre, dans ma petite commune tranquille. Dès le début de la guerre en Ukraine, et surtout celle d’Iran, sont apparues des brochettes de hauts diplomates, généraux, amiraux, colonels ou agents des services secrets, un monde de personnes de grande qualité qui exercent des professions secrètes et si peu accessibles auparavant pour des villageoises comme moi. Même si la plupart d’entre eux sont à la retraite depuis longtemps, je suis éblouie.

Les diplomates sont épatants sur le plan vestimentaire, bien qu’un peu démodés, costumes stricts, chemises à rayures et cravates unies, boutons de manchette pour les hommes, tailleurs Chanel, carrés Hermès, colliers de perles pour les dames. Rapport à la conversation, c’est moins bien, ils envisagent à demi-mots une chose puis son contraire et l’on ne sait pas vraiment ce qu’ils pensent, c’est élégant mais agaçant et surement trop subtil pour nos esprits ruraux naïfs et frais. Il m’est revenu à l’esprit la vieille plaisanterie : un diplomate ne dit jamais non, quand il dit peut-être, ça veut dire non et s’il dit oui, ça veut dire peut-être. En tout cas, ils semblent habités par une grande nostalgie car ils disent sans cesse lorsque j’étais à (capitale d’un grand pays), ou quand j’étais à (autre capitale), ou bien ah, untel (un ancien chef d’Etat de grand pays), si je le connais, je l’ai souvent rencontré là-bas avec notre ancien président, ou encore untel (un ancien chef de l’opposition), je l’invitais à l’ambassade et je l’appréciais, etc. Dans un sens, je les comprends, car il doit être dur de perdre le statut d’ambassadeur, les contacts privilégiés avec les gouvernements, le respect, l’immunité, la belle résidence, les domestiques, les achats hors taxes et les sur classements en avion. Tenez, par exemple, près chez nous, un château surplombe le village. Jusqu’à la guerre, le châtelain y vivait avec chauffeur, cuisinière, métayer, valet et il avait ses entrées à la sous-préfecture, à la Mairie, à la gendarmerie, mais après la guerre, son entreprise a fait faillite et il a tout perdu. Il a dû vendre le château de famille pour payer ses dettes et licencier ses domestiques, puis il est devenu agent d’assurances. Il louait un petit appartement, conduisait lui-même pour aller au travail et faisait ses courses, son ménage et sa cuisine avec sa femme. Quant à la question de perdre sa dignité à la fin de ses fonctions, moi aussi j’en connais un rayon. Quand j’étais au guichet de la Poste, les gens me courtisaient, ils avaient besoin de leurs virements, de leurs colis, de leurs courriers en poste restante, mais depuis que j’ai pris ma retraite il y a près de quarante ans, ils font tous semblant de ne plus me reconnaitre, dans les villages. Forcément, puisqu’ils n’ont plus besoin de moi! Je suppose que c’est la même chose pour nos ambassadeurs, quand ils ne sont plus en poste à l’étranger? En tout cas, ils ont des coquetteries, des codes surannés. Une dame qu’un journaliste avait appelé Madame l’ambassadrice lui a répondu d’un ton sévère quelle préférait Madame l’ambassadeur, puisque l’Ambassadrice, ce serait la femme d’un ambassadeur. Je me suis d’abord demandée comment on nommait le mari d’une femme ambassadeur, Monsieur l’ambassadrice, peut-être ? Et puis, au loto à la salle des fêtes de la Mairie, on en a bien rigolé avec mes copines. Comme nos petits commerces sont dirigés par des femmes, on a pensé appeler la bouchère Madame le boucher, l’épicière Madame l’épicier ou la crémière, Madame le crémier.

Avec les militaires, pas de chichis, de coquetteries, ni de nostalgies. Même à la retraite, ils gardent le ton de commandement et l’air martial de ceux à qui personne, ni rien, ne résiste. Je dois admettre que j’ai été bluffée, car ils sont alertes, drôles, ouverts et sympathiques, l’inverse de ceux que nous avons traités de vieilles badernes et que l’on détestait autrefois dans nos campagnes, car ils piquaient nos jeunes bras à la ferme pour les envoyer à la guerre. On se régalait de plaisanteries comme celle du Canard Enchaîné (je crois) : ce général était tellement stupide que même ses collègues s’en étaient aperçu. Les militaires de la télé sont différents, je suis certaine que la France gagnera la prochaine, avec eux, et ils m’ont appris un nouveau vocabulaire : dézinguer, bouziller, faire des frappes préventives et des replis tactiques, taper dans la profondeur, dessouder ou vitrifier. A force de les entendre commenter les images de guerre qui défilent à l’écran, je reconnais le vrombissement des drones, j’ai appris le trajet des missiles, le tonnage des bombes en explosifs, les types d’avions de combat et leurs capacités, alors qu’au village, le seul vrombissement est celui des tondeuses à gazon de résidences secondaires et les seuls bruits d’avions de combat ceux de notre armée de l’air dont les pilotes s’entraînent très souvent au-dessus des montagnes du Massif Central, qu’ils doivent considérer comme un désert inhabité (merci pour nous ! ).

Toujours est-il que nos anciens diplomates et hauts gradés de l’armée ont trouvé de quoi s’occuper pour leur retraite. Ils doivent être passionnés, ou très bien rémunérés, car selon l’expression consacrée, ils font la course aux plateaux. La dernière fois que j’ai entendu cette expression c’était dans les années soixante, quand les villes organisaient des compétitions de courses de garçons de cafés, qui devaient courir avec leurs plateaux, tendus bien haut, à bout de bras, paume de la main ouverte tirée vers l’arrière en dessous. Merci d’avance pour vos commentaires éclairés (trop aimable, madame, NDLR), sincèrement à vous, Signé: Rose-Hélène Astic-Poinard.

Chère Madame Astic-Poinard, je n’ai pas grand-chose à vous dire, car j’ai peu de goût pour ces shows guerriers médiatiques, mais j’admire votre sens aigüe de l’observation de la faune des plateaux. Vous avez sans doute des prédispositions pour les choses de la guerre et de la diplomatie puisque le nom de votre petit village, Empurany, viendrait du grec emporion ou du latin ampurias, qu’il aurait donc été d’abord un entrepôt dans l’antiquité, puis au moyen-âge un fort ou castrum avec des remparts, mais pas d’habitant, car il n’était alors qu’un simple refuge en cas de guerre. Votre très beau village a été certainement l’objet, aussi, d’échanges diplomatiques intensifs car après avoir été inféodé à l’ordre des Hospitaliers de Saint Jean de Jérusalem, il l’a été, après le douzième siècle, à divers fiefs féodaux locaux puissants . Sincèrement à vous également, SH.