Monsieur Houatfeu, je vous écris d’un hameau d’Ardèche, Lichechaude, qui n’a jamais aussi bien porté son nom, avec les canicules à répétition. Son nom pourrait provenir de la liche chaude commune, un lichen des zones thermales ou volcaniques adapté à des températures de plus de 50°C, étudié pour comprendre l’adaptation des organismes aux environnements extrêmes, comme Mars. La Lichechaude est aussi le nom du ruisseau qui traverse notre hameau, un affluent de la Borne qui se jette dans l’Ardèche, dont le bassin versant est donc intégré dans la gestion de l’eau du Syndicat Mixte « Ardèche Claire », créé en 1982, notre « Parlement de l’eau ». En 1984, nous avions aussi initié le premier contrat de rivière de France, « Ardèche et affluents d’amont » et le SAGE Ardèche (Schéma d’Aménagement et de Gestion des Eaux), qui couvre 90 communes. Mon petit hameau peut donc, avec modestie, prétendre être à l’avant-garde de la gestion de l’eau en France. Malgré cela, cet été, nous avons touché le fond, avec des restrictions d’eau drastiques et le cours de beaucoup de nos ruisseaux et petites rivières transformé en lit de cailloux.
Comme beaucoup d’autres dans les années quatre-vingt du siècle dernier, j’ai vécu des années en coopération d’abord dans un pays d’Afrique en guerre où la conduite d’eau de la capitale et la station de potabilisation étaient régulièrement attaquées par les rebelles (record de 13 jours sans eau), puis dans un pays d’Asie où la saison sèche dure huit mois (pas une seule goutte d’eau) et la saison humide quatre (pluies torrentielles). La France n’est pas en guerre, elle dispose de nombreux fleuves et elle est entourée d’eau, or nous passons sans arrêt et sans transition d’une vigilance sécheresse et incendies à une vigilance inondation crues et grêle, et l’on nous maintient dans un constant état de panique au lieu de nous donner des pistes pour lutter contre le changement de climat et les catastrophes naturelles. Lassée de l’apathie et de la résignation sur cette question de l’eau, sans laquelle il n’y aurait pas de vie possible, comme dit notre curé itinérant, j’ai donc plongé dans l’histoire des civilisations de mon encyclopédie universelle, une intelligence artificielle sur papier qui demande des efforts physiques, comme tourner des pages, et j’ai trouvé ceci :
« Afin de se procurer les produits alimentaires nécessaires à une population fixe importante, ainsi que les excédents indispensables pour entretenir les superstructures de la civilisation et éviter les calamités en cas de perte totale des récoltes, sur les terres arides et dans les régions sujettes à des périodes de sécheresse répétées ou à des inondations catastrophiques, les habitants ont dû entreprendre des travaux d’hydraulique visant à assurer, les uns l’aménagement des ressources en eau (réservoirs, canaux d’irrigation), les autres la protection contre les eaux (digues, levées). Ces procédés ont été employés à partir d’une époque très reculée pour accroître la superficie des terres cultivables par des civilisations hydrauliques. Elles se sont développées autour de la gestion de l’eau, notamment pour l’irrigation, la maîtrise des crues et l’approvisionnement en eau potable. Leur essor est étroitement lié à la présence de grands fleuves comme le Nil, l’Euphrate, le Tigre, l’Indus ou le fleuve Jaune, qui ont permis l’agriculture intensive et la sédentarisation. Exemples : Mésopotamie (entre 5000 et 500 av. J.-C.), Égypte ancienne (vers 3100–30 av. J.-C.), Vallée de l’Indus (vers 2600–1900 av. J.-C.), Chine ancienne (vers 2000 av. J.-C.–220 ap. J.-C.), Mexique : Teotihuacán (vers 100 av. J.-C.–550 ap. J.-C.), Cambodge (cité hydraulique d’Angkor, IX au XV ap. J.C.).
Si des civilisations aussi anciennes, aux technologies primitives et au climat inhospitalier, ont pu maitriser la gestion de l’eau et des catastrophes naturelles pour prospérer pendant des siècles, certainement notre pays à la technologie avancée devrait pouvoir en faire autant ? Et à l’occasion des élections à venir, nos politiciens, au vu de ce qui s’est passé cet été, vont certainement élaborer un plan d’urgence nationale pour que l’eau devienne une ressource sûre et abondante, n’est-ce pas ? Dans un moment d’euphorie, j’ai même imaginé que le succès des deux films sur le général de Gaulle, qui a coïncidé avec les canicules, allait leur inspirer un élan gaullien et qu’ils allaient mettre la question de l’eau en tête de leurs programmes, puis s’écrieraient en chœur : « Liberté, Egalité, Fraternité, Irrigation, Vive la Sixième République Hydraulique française ! ». Signé : Joséphine Jurdic, Lichechaude, Ardèche.
Ma réponse : « Madame, merci pour votre lettre décapante ! Je dois malheureusement tempérer votre enthousiasme, car je crains que nos politiciens ne placent pas l’eau en tête de leurs préoccupations, même si le début de campagne comporte des éléments aqueux. J’observe en effet un torrent d’épithètes, voire d’insultes, qui pourrait devenir une crue aux proportions historiques, au début de l’année prochaine. Quant à leurs programmes, c’est plutôt la sécheresse qui domine. Leur indifférence pour le sujet me rappelle celle du Président de la République Mac-Mahon qui, en 1875, s’était exclamé « que d’eau, que d’eau » face aux inondations catastrophiques de Toulouse, comme seul signe de compassion, avant de repartir. Il aurait pu ajouter « une telle quantité d’eau frise le ridicule », comme Monsieur Prudhomme face à la mer, ce personnage caricatural des bourgeois du XIXème siècle créé par Henry Monnier. Quant à la sécheresse terrible qui nous frappe, j’espère que l’un d’entre eux n’ira pas jusqu’à citer le proverbe chinois : C’est dans la sécheresse qu’on trouve les bonnes sources.
Soyez en tout cas assurée du fait, chère Madame, que j’approuve sans réserve votre projet de modifier la constitution pour créer en France une civilisation hydraulique, mais je crois que nous sommes les deux seuls. Votre bien dévoué, etc. »
