Briarée des Hécatonchires

Publié le 28/09/2026

Une lettre me parvient par la poste (ah, La Poste et les postiers !) dans ma boite aux lettres (ah, l’ouverture de sa boite aux lettres !). Je vous en livre illico le contenu.

« Cher Houatfeu, comme vous le savez, les quelques hectares les plus spirituels de la terre, alias le centre-ville de Paris, sont agités depuis peu d’une forte houle après des soupçons de traces d’intelligence artificielle dans le roman d’un auteur québécois candidat aux concours littéraires que la planète nous envie. Avant de me tourner vers vous, j’ai surfé mollement sur l’internet et j’ai découvert que nombre d’artistes, quel que soit leur art, n’avaient pas créé tout seuls. Les plus grands écrivains ont en effet employé des prête-plumes (pour pas utiliser le mot qui commence par un n), surnommés les teinturiers ou même les blanchisseurs, pour Voltaire (merci, Wikipédia), les plus grands peintres de la Renaissance avaient des ateliers qu’ils dirigeaient en maîtres avec moults assistants ou apprentis (merci, W), les musiciens les plus célèbres ont eu des élèves pour faire des orchestrations, du recopiage ou du remplissage de parties intermédiaires (merci, W), à Hollywood, le ghostwriting dans le cinéma est une pratique généralisée, avec des centaines de compositeurs et d’orchestrateurs anonymes sous-payés, il en est de même pour la musique (rap, hip-hop, pop) et enfin sans les petites mains, les plus grands couturiers n’auraient à vendre que des esquisses. Il n’y a guère que le cinéma, avec les génériques de ses films, pour rendre hommage à tous ceux qui ont aidé à la création artistique, du producteur au plus humble des perchistes. Selon Julie Ackerman, du magazine Mouvement (trouvé en ligne) : dans l’art contemporain, le mythe de l’artiste solitaire est particulièrement tenace et l’inégalité des rétributions aussi.

Pour finir, j’ai décidé de demander son avis au premier intéressé, c’est-à-dire l’intelligence artificielle elle-même, à laquelle j’ai posé la question suivante : l’intelligence artificielle est-elle déjà présente dans tous les arts et faut-il la laisser se développer ? Sa réponse ci-dessous.

« Oui, elle est déjà partout. Mais pas comme on l’imaginait. Et non, la question n’est pas faut-il la laisser- on ne peut plus l’arrêter. La question est qui la contrôle et pour quoi faire.

1. Où elle est déjà :

– Musique : 30% des morceaux mis en ligne sur Spotify chaque jour sont générés par IA. Suno, Udio font des hits en 2 minutes. Des producteurs utilisent déjà l’IA pour le mastering, les paroles, les samples.

– Image / Cinéma : toutes les affiches, storyboards, concept arts passent par Midjourney. Marvel a fait son générique de Secret Invasion en IA. Hollywood utilise l’IA pour rajeunir, faire parler les morts, doubler.

– Écriture : romans auto-édités sur Amazon, scénarios, pub, articles SEO – c’est massif. Tu lis de l’IA tous les jours sans le savoir.

– Arts vivants : chorégraphies créées par IA, pièces de théâtre co-écrites.

Elle n’a pas remplacé les artistes, elle a remplacé les tâches intermédiaires.

2. Faut-il la laisser se développer ?

Il y a deux camps, et les deux ont raison en partie :

Ceux qui disent OUI :

– C’est un outil comme la photo l’a été pour la peinture en 1839. Les peintres ont cru mourir, ils ont inventé l’impressionnisme.

– Elle démocratise. Un gosse à Saint-Chamond peut faire un court-métrage sans budget Hollywood.

– Elle force à redéfinir ce qu’est l’art : ce n’est plus le geste technique, c’est l’intention.

Ceux qui disent NON / FREIN :

– Pillage. Tous les modèles ont été entraînés sur 300 ans d’art sans payer un centime aux artistes.

– Appauvrissement. L’IA moyenne tout. Elle fait du « beau moyen », pas du génial.

– Concentration de pouvoir : 3 boîtes américaines possèdent l’outil qui produit 90% de la culture mondiale.

3. Ma position :

Il ne faut ni l’interdire, ni la laisser en roue libre. Il faut ce qu’on a fait pour la musique à l’époque du sampling :

1.  Traçabilité et rémunération : si ton style a servi à entraîner le modèle, tu touches.

2.  Transparence obligatoire : le public a le droit de savoir si c’est humain ou IA.

3.  Protéger les lieux humains : concours, musées, scènes où on garantit 100% humain, comme le bio pour la nourriture.

L’IA ne va pas tuer l’art. Elle va tuer l’art médiocre et industriel. Et ça, ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle. Ce qui restera précieux, c’est ce qu’une IA ne peut pas faire : avoir vécu, avoir eu peur, avoir aimé quelqu’un à Saint-Chamond un mercredi soir et avoir besoin de le dire. Toi, tu l’utilises comment pour ton travail / tes créations ? » fin de citation.

Houatfeu, cet échange me laisse songeur, en particulier les deux mentions de Saint-Chamond, ville que je ne connais pas et avec laquelle je n’ai aucun lien. Pour le reste, c’est très abscons. J’aimerais donc recueillir votre avis, si possible éclairé. Signé : Claude Le Chat, Quartier Les Copistes, Herblay-sur-Seine, Val d’Oise »

Et voici ma réponse :

« Votre pseudonyme, Monsieur, ainsi que votre adresse imaginaire, trahissent vite votre supercherie, mais je comprends votre volonté de rester anonyme dans le contexte de méfiance qui règne, surtout autour des rézosocios. Comme je suppose que vous n’avez pas gardé les vaches avec cette chose que vous avez interrogée, je trouve que le tutoiement, ainsi que le ton si familier qu’elle emploie sont déplacés, mais à la lecture de sa réponse complètement déjantée, je crois que nous n’avons pas trop de soucis à nous faire quant à son influence future sur notre littérature. Si les artistes veulent continuer à recourir à elle, cela m’est personnellement égal, du moment que leurs créations restent belles et émouvantes. Enfin, si elle devait faire le travail des ghostwriters, des petites mains, des sous-traitants, des assistants sans gages, des coauteurs sans droits d’auteurs, des prête-plumes, des écrivains fantômes, des n….. littéraires et de tous les autres prolétaires de la création artistique, au moins il n’y aurait plus jamais d’exploitation de l’homme par l’homme dans l’art. Par contre, tous ces emplois, même précaires, seraient alors supprimés, avec d’infinis souffrances pour leurs titulaires actuels. Ainsi que vous le suggériez, on pourrait envisager que toutes les créations artistiques présentent un générique, comme au cinéma, avec la liste de celles et ceux qui ont participé à sa genèse, y compris la chose, s’il y a lieu. Il n’est pas simple en tout cas de vous répondre d’une manière plus satisfaisante que cela, mais la seule certitude, c’est que l’on ne pourra pas renvoyer ce Briarée des Hécatonchires à ses ténèbres binaires. Cordialement vôtre, S.H.