Conquête du marais des gourdes

Publié le 10/04/2026

« Nous, Président de la République française, Duc de Calabre et Palerme, héritier du trône des Deux Siciles par alliance avec la famille Bourbon des Deux Siciles, présentons nos compliments à la  Première Ministre de la République italienne et lui proposons de nous rencontrer à Nice afin de négocier les conditions de mise sous un protectorat français du Sud de l’Italie et de la Sicile, selon les délimitations de l’ancien royaume bourbon des deux Siciles ; cette disposition temporaire permettra d’envisager sereinement le rattachement définitif de ces territoires à la République française ». Cette missive, transmise par l’Elysée à l’ambassade de France, place Farnèse à Rome, avait été remise au Palais Chigi, siège du gouvernement italien et résidence officielle de la Première Ministre. Elle avait provoqué chez elle une colère noire et une bordée de jurons romains, dont un sur les ancêtres de l’expéditeur (« tacci tua »). Cela confirmait qu’elle était fragilisée par la menace croissante d’une indépendance de l’Italie du Nord, que le Président français soutenait avec ses alliés de la Ligue du Nord, qui en échange lui laisseraient le Mezzogiorno et la Sicile, dont les Milanais seraient très heureux de se débarrasser.

Jusque-là, le jeune Président, Duc et futur Roi de Naples (en hommage à Murat, qui avait habité l’Elysée) et des deux Siciles, avait fait un sans-faute. Il avait épousé la Duchesse de Calabre et Palerme de la famille Bourbon des Deux Siciles, à qui son père avait transmis ses titres et droits et qui était donc prétendante légitime au trône des Deux Siciles. A la Mairie, il avait fait transcrire ces titres à l’Etat Civil, puis le Président sur le départ avait fait jouer son privilège pour les lui transférer, dernier pied de nez, sans doute, à ses anciens alliés du centre et de gauche. Cela lui avait permis de se faire appeler Son Altesse Sérénissime, Duc de Calabre et Palerme. On lui avait alors reproché de s’être embourbonné, d’avoir commis une insulte à la République, les experts lui avaient prédit une veste monumentale aux présidentielles, mais il avait gagné au premier tour, avec un score élevé, surtout chez les plus âgés qui y voyaient un retour au bon vieux temps. D’ailleurs, à son arrivée à l’Elysée, la Duchesse, première dame de France, avait dit qu’elle était heureuse de revenir à l’Elysée Bourbon, palais construit sur le marais des gourdes, jadis occupé par une parente, Bathilde d’Orléans, épouse du duc de Bourbon. Elle avait ajouté qu’il était grand temps qu’un Bourbon revienne à la tête de la France. Tout avait donc souri au jeune président, qui se réjouissait d’être bientôt couronné Roi de France et des Deux Siciles. Seule ombre au tableau, les Bonaparte, dont le Chef, selon les espions, voulait faire un coup d’état pour occuper l’Elysée, comme ses aïeux, sous le nom de Napoléon VII. Il faudrait le surveiller de près et … et il fut sorti brutalement de ce rêve si doux par l’écho du fracas du camion des poubelles dans la rue étroite, en bas de chez lui.

Il décida de faire la grasse matinée, car il n’avait aucune obligation politique, ce dimanche. Il se rendormit, et comme c’est souvent le cas après un réveil brutal, son sommeil fut agité. Le rêve devint cauchemar. La fille du fondateur du Parti, acquittée en appel, redevenue éligible, ne lui adressait plus jamais la parole. Elle gagnait les présidentielles de justesse au second tour, puis nommait à Matignon un homme âgé venu du centre droit, pour rassurer les électeurs, ce qu’il avait appris par la presse. Sa fiancée, la duchesse de Calabre et Palerme, qui s’était vue en première dame de France, ou à la rigueur femme de premier ministre, le quittait pour épouser un jeune prince de la famille Habsbourg Lorraine. Il était encore député européen, mais pour combien de temps? Aux prochaines élections européennes, la Présidente dresserait elle-même la liste du parti et se ferait un plaisir de l’oublier. Cette fois-ci, à peine réveillé, il sauta du lit, avala un café, prit une douche et se rasa. Il vit dans le miroir le rictus féroce et les yeux de fauve qu’il se gardait de révéler à quiconque dans les selfies qu’il donnait à la foule. « Ça va pas être de la tarte », pensait il en s’habillant, avant de murmurer « A nous deux, Paris ».