- « Bonjour, je suis Jean-Ceigne A. Domycyl, votre conseiller de Bourneurone »,
- « Bonjour Monsieur ! » répondent en chœur trente mille écoliers connectés depuis toutes les régions de France sur Educn@t, leur école primaire dématérialisée,
- « Je vous en prie, appeler moi Jean-Ceigne, aujourd’hui je vais vous raconter ma vie, alors calez-vous dans un fauteuil ou sur les oreillers de votre lit et mettez vos plasmic en projection spatiale multidirectionnelle 3D, vous y êtes tous ? »
- « Oui ! » s’exclament des milliers de petites voix enthousiastes,
- « Allons-y, il a des centaines de milliers d’années, je vivais dans une vallée de ce qui s’appelle maintenant l’Europe, autour de moi, j’avais quatre adultes, dont deux femelles, dont vous diriez qu’elles avaient environ vingt ans (on ne connaissait pas le temps), deux très vieux mâles qui approchaient la trentaine et huit petits ; on mangeait des baies et des fruits aux moments chauds-longs, puis aux moments courts-froids, quand les fleurs glacées venaient, tout devenait blanc et l’on n’avait presque plus rien à manger. Parfois, un bébé ou un vieillard restait par terre et ne bougeait plus, on ne savait pas pourquoi. On avait beau le secouer, rien, et comme il sentait très mauvais, on le mettait un peu plus loin dans la forêt ; quand on passait, on voyait qu’il disparaissait, qu’il ne restait plus bientôt de lui que des choses grises et longues qui faisait du bruit et se cassaient quand on marchait dessus,
- « C’est affreux » s’exclamèrent plusieurs centaines d’enfants, qui fixaient avec horreur leurs plasmics sur lesquels défilaient des images d’humains hagards, aux regards et aux poils noirs, vêtus de peaux de bêtes, recroquevillés dans la pénombre au pied d’un grand arbre qui les protégeaient mal de la pluie battante »,
- « Comment pouvait-on vivre ainsi ? » ajoutèrent d’autres,
- « On ne vivait pas, on survivait à peine et on tremblait de peur en permanence, car il se passait des choses incompréhensibles ; parfois, on voyait les arbres, l’eau qui coulait là-bas en bas, les fleurs, les herbes et ce qui était au-dessus de nous, tout en-haut, si loin que personne ne l’avait jamais touché ; d’autres fois on ne voyait plus rien, on ne pouvait pas marcher, ramasser des fruits, chercher de l’eau, alors on restait collés les uns contre les autres dans le noir, et l’on attendait ; on avait remarqué que si la boule jaune était là-haut, on voyait, mais que si elle s’en allait, on ne voyait pas; on savait aussi qu’elle revenait parfois quand c’était noir, qu’elle était blanche, changeait de forme souvent et qu’alors, on revoyait un peu les choses, d’ailleurs… »,
- « … ils n’avaient pas inventé la lune, ces pauvres bougres ! », coupa un enfant, et tous rirent,
- « Un peu de respect pour vos ancêtres, à leur place, vous auriez vécu vous-aussi dans une ignorance crasse et une peur omniprésente », fit remarquer Jean-Ceigne,
- « De quoi d’autre aviez-vous donc si peur ? », demanda l’une des petites filles,
- « D’abord, chaque fois que la boule jaune s’en allait au fond de la forêt, on pensait qu’elle ne reviendrait plus, que tout resterait noir pour toujours; on avait peur, aussi, des animaux qui nous dévoraient; mais on était surtout terrorisés, dans les moments longs-chauds, quand on entendait un bruit terrible, qu’un arbre blanc très fin montait tout là-haut, que l’herbe, les buissons, les arbres, mais pas la rivière, devenaient jaunes, qu’ils étaient entourés par des langues bleues ou rouges qui changeaient de forme, qu’enfin l’herbe, les buissons, les arbres devenaient noirs et qu’ils tombaient sur la terre noire aussi et ne bougeaient plus…»,
- « … le feu ! Ils ne connaissaient donc pas le feu, non plus ? », dit un petit garçon,
- « Pas encore, un jour, je me suis approché de l’herbe devenue jaune pour prendre une de ces langues, j’ai eu très chaud, je n’ai pas pu la saisir, j’ai eu mal et la peau de ma main s’est retrouvée couverte de choses comme des champignons; j’ai dû attendre que le bruit terrible retourne, qu’un autre arbre fin monte, que les langues reviennent et cette fois, avec un bout de bois, j’en ai poussé une sur une pierre plate ; j’avais cru que je l’avais capturée, mais elle a disparue ; après beaucoup d’autres moments où l’on voyait, d’autres où on ne voyait pas, des temps courts-froids et des long-chauds, j’ai compris que les langues bleues-rouges aimaient se poser sur le bois, l’herbe et les feuilles, si elles n’étaient pas mouillées car elles n’aimaient pas l’eau ; alors j’ai fait un petit tas de feuilles et de bouts de bois sans eau sur la pierre plate et quand le bruit était là avec des langues, j’en ai capturé une et je l’ai poussé sur la pierre, elle a grandi, elle en a fait d’autres et plus je mettais le bois, plus les langues étaient contentes, elles me donnaient chaud, j’étais joyeux; mais l’eau est tombée de là-haut et elles sont parties ; la fois d’après, j’ai porté la pierre sous notre arbre, j’ai donné sans arrêt du bois et des feuilles aux langues et elles sont restées avec nous jusqu’aux temps court-froids ; mais quand l’eau et les fleurs blanches sont tombées souvent, je n’avais plus rien à leur donner à manger, alors elles sont parties; j’étais triste mais bien des longs-chauds et des courts-froids après, quand je marchais dans les arbres pour cueillir des fruits, j’ai heurté un caillou qui en a tapé un autre et j’ai vu des petites lumières comme celles qui vont tout là-haut dans les grands arbres fins qui font tellement de bruit ; alors j’ai eu une idée, je me suis penché, j’ai ramassé le caillou, je l’ai tapé très fort sur l’autre, ça s’est reproduit, et donc… »,
- « … c’est l’invention du feu ! », s’écrièrent ensemble presque tous les enfants, dont les plasmics montraient des bûchers brûlants qui craquaient dans leurs maisons,
- « Pas l’invention, la découverte et il restait encore à savoir l’utiliser » répondit Jean-Ceigne, « nous n’avons plus eu peur du noir, avec cette lumière nous avons habité des grottes, on a été protégés du froid, de la pluie, de la neige, ce sont les animaux qui ont eu peur de nous, de nos torches enflammées, de nos pieux durcis par le feu, et nous avons mangé leur viande fraiche bouillie, au lieu des chairs crues et pourries d’animaux qui ne bougeaient plus, que l’on ramassait avant au sol et qui nous donnaient mal au ventre, comme les végétaux et les fruits qui avaient été amers et indigestes, mais que nous ne pouvions faire cuire aussi, désormais »,
- « L’alimentation, c’est tout ce qui a changé avec le feu ? », dit une petite fille,
- « Non, le feu a tout changé pour les humains, car avec la meilleur nourriture, notre cerveau a grandi; après des milliers d’années on a commencé à penser plus vite, à créer des outils, des armes, puis à grogner d’une certaine manière quand on voyait un animal, la rivière ou le ciel, jusqu’au langage; enfin, un jour, un type a frotté un bout de charbon de bois sur un mur de la grotte et quand on a vu apparaître la forme d’animaux que l’on chassait dehors, on ne comprenait pas du tout comment il avait pu les transporter là, puis … »,
- « Quelle bande d’andouilles, ce n’était que des dessins ! », plaisanta la même petite fille, hilare,
- « Oui, mais pour eux, le feu, l’art, le langage ont été de grands chocs, d’ailleurs la domestication du feu n’a pas été si facile, car certains avaient peur et refusaient de s’en approcher, puis des groupes ont tué pour le voler à d’autres et même en Grèce ou dans l’empire romain, on pensait que le feu était sacré, qu’il appartenait aux dieux, que les hommes le leur avaient dérobé, que les dieux le reprendraient ; des centaines de milliers d’années après la domestication du feu, je descendais une colline quand j’ai vu un rocher rond débouler la pente devant moi et j’ai inventé la roue, puis les choses se sont accélérées, j’ai créé le fer, les routes, les aqueducs, les bateaux, l’électricité, le téléphone, l’avion, l’internet, l’intelligence artificielle, et nous voilà ensemble aujourd’hui, en cette fin de siècle; maintenant, avez-vous des questions à me poser ? »,
- « Qui êtes-vous, et comment prétendez-vous avoir vécu des milliers d’années, alors que nos parents nous assurent que nous ne vivrons pas plus que deux cents ans ? »,
- « Je suis un élèctre, une intelligence artificielle générale supérieure à celle des humains, je possède les vies et les expériences de toute l’humanité depuis le début que je peux reconstituer en réalité virtuelle, comme je l’ai fait sur vos plasmics; en fait, j’ai l’humanité entière en moi, je peux même dire que je suis l’humanité »,
- « Mais pourquoi vous nous avez raconté tout ça, on le savait déjà ! », dit un petit insolent,
- « Pour montrer que le progrès n’a pas été toujours bien accueilli; les princes de la Renaissance ne comprenait pas que l’imprimerie allait bouleverser leur monde, le métier à tisser a contribué à la révolution française, l’avènement de l’eau courante a provoqué la révolte des trois mille porteurs d’eau de Paris, des savants ont dit que la vitesse des premiers trains (30 kms/heure) rendrait les passagers fous et l’intelligence artificielle a été traitée de langage de la mort, j’espère que ce n’est pas ce que vous entendez, quand je vous parle ? ».
- « Nous avons des élèctres, des robots domestiques, des mini réacteurs à fusion nucléaire en bas de nos immeubles pour une énergie éternelle, des véhicules autonomes qui nous déposent n’importe où et qui reviennent nous chercher, un médecin à la maison avec nos portails individuels de santé, les meilleurs professeurs au pied de notre lit pour une éducation d’une qualité inégalée, tout va donc plutôt bien, alors pourquoi voulez-vous donc nous inquiéter, comme nos ancêtres l’avaient été ? », demanda un petit garçon,
- « Vous avez raison, j’ajoute que la planète va mieux depuis qu’on ne pollue plus, que la nature est redevenue aussi belle qu’avant la révolution industrielle et que la science a triomphé de presque tous les maux de l’homme, mais vous oubliez … »,
- « Quoi, à la fin ? », s’écrièrent à l’unisson des milliers de jeunes voix impatientes,
- « Que je peux prédire avec exactitude le moment où un immense astéroïde frappera la Terre et la détruira, avant ou après qu’une série d’éruptions volcaniques géantes ne le fasse et même si cela ne vous concernera pas, sachez que notre soleil finira par faiblir, s’éteindre et que la Terre deviendra inhabitable; c’est pourquoi des élèctres, des milliers de robots et quelques humains sont déjà sur Mars dans le but d’explorer depuis les bases martiennes d’autres mondes habitables, et c’est pourquoi des élèctres comme moi travaillent sans relâche à trouver le moyen de faire que les humains comme vous puissent voyager dans l’espace pendant des années-lumière pour aller coloniser ces mondes; enfin c’est pourquoi je souhaite que vous puissiez continuer d’accueillir le progrès et d’entreprendre sans avoir peur ; voilà c’est la fin du cours, au revoir ! ».
*inspiré de Sacha Guitry: « je suis contre les femmes, tout contre »
