Ce matin, je reçois une nouvelle lettre écrite à la main avec pleins et déliés par une dame âgée, postée dans la petite commune d’Empurany, en Ardèche. Cette fois-ci, pas de timbre rare de collection, seulement l’infâme vignette autocollante à un euro trente-neuf sur une belle enveloppe renforcée de couleur ivoire, de laquelle j’ai retiré une feuille de papier Vergé de France de 100 grammes, de teinte ivoire elle aussi.
« Cher Sébastien Houatfeu, ou qui que vous soyez derrière ce pseudonyme snobinet, je vous écris pour vous dire ce que je ressens depuis peu lorsque je regarde le soir mes chaines préférées de télévision numérique terrestre, dans ma petite commune tranquille. Dès le début de la guerre en Ukraine, et surtout celle d’Iran, sont apparues des brochettes de hauts diplomates, généraux, amiraux, colonels ou agents des services secrets, tout un monde de personnes de grande qualité qui exercent des professions secrètes et peu accessibles, auparavant, pour des villageoises comme moi. Même si la plupart d’entre eux sont à la retraite, et depuis longtemps, je suis éblouie.
Les diplomates sont épatants sur le plan vestimentaire, bien qu’un peu démodés, costumes stricts, chemises à rayures et cravates unies, boutons de manchette pour les hommes, tailleurs Chanel, carrés Hermès, colliers de perles pour les dames. Rapport à la conversation, c’est autre chose, ils envisagent à demi-mots une chose, puis son contraire, on ne sait pas vraiment ce qu’ils pensent, c’est élégant mais agaçant et surement trop subtil pour nos esprits ruraux, naïfs et frais. Il m’est revenu à l’esprit la vieille plaisanterie : un diplomate ne dit jamais non, quand il dit peut-être, ça veut dire non et s’il dit oui, ça veut dire peut-être. En tout cas, la nostalgie les habite, car ils disent sans cesse, lorsque j’étais à (capitale d’un grand pays), quand j’étais à (autre capitale), ou bien, ah, untel (un ancien chef d’Etat de grand pays), si je le connais, je l’ai souvent rencontré là-bas, avec notre ancien président, ou encore untel (un ancien chef de l’opposition), je l’invitais à l’ambassade et je l’appréciais, etc. etc. Je les comprends, dans un sens, ça doit être dur de perdre le statut d’ambassadeur, les contacts privilégiés avec les gouvernements, le respect, l’immunité, la belle résidence, les domestiques, les achats hors taxes et les sur classements en avion. Tenez, chez nous, un château surplombe le village et jusqu’à la guerre, le châtelain y vivait avec chauffeur, cuisinière, métayer, valet. Il avait ses entrées à la sous-préfecture, à la Mairie et à la gendarmerie. Après la guerre, son entreprise a fait faillite, il a tout perdu, il a dû vendre le château de famille pour rembourser ses dettes, il a dû licencier ses domestiques et il est devenu agent d’assurances. Il louait un petit appartement, il conduisait lui-même sa R5 pour aller au travail, faisait les courses, le ménage et la cuisine avec sa femme. Quant à la question de perdre sa dignité à la fin de ses fonctions, lorsque j’étais au guichet de la Poste, les gens me courtisaient car ils avaient besoin de leurs virements, de leurs colis, de leurs courriers en poste restante, etc., mais depuis que j’ai pris ma retraite, il y a près de quarante ans, ils font semblant de ne plus me reconnaitre, dans les villages, forcément, puisqu’ils n’ont plus besoin de moi! Je suppose que c’est la même chose pour nos ambassadeurs quand ils ne sont plus en poste à l’étranger? En tout cas, ils ont des coquetteries et des codes surannés. Par exemple, une dame qu’un journaliste appelait Madame l’ambassadrice lui a demandé de l’appeler Madame l’ambassadeur, car l’Ambassadrice, ce serait la femme d’un ambassadeur. Je me suis alors demandé comment on nommait le mari d’une femme ambassadeur, Monsieur l’ambassadrice? Puis on en a bien rigolé avec mes copines, au loto à la salle des fêtes de la Mairie, puisque nos petits commerces sont tous dirigés par des femmes on pourrait appeler la bouchère Madame le boucher, l’épicière Madame l’épicier, e tutti quanti.
Avec nos militaires, au moins, pas de chichis, de coquetteries, de nostalgies. Même à la retraite, ils gardent un ton de commandement et l’air martial de ceux à qui personne, ni rien, ne résiste. Je dois admettre que j’ai été bluffée, car ils sont alertes, drôles, ouverts, sympathiques, tout l’inverse de ceux que nous traitions de vieilles badernes et que l’on détestait autrefois, dans nos campagnes, car ils piquaient nos jeunes bras à la ferme pour les envoyer à la guerre. On se régalait de plaisanteries comme celle du Canard Enchaîné (je crois) : ce général était tellement stupide que même ses collègues s’en étaient aperçu. Ceux de la télé, c’est différent, et je suis certaine que la France gagnera la prochaine, avec eux. Et puis ils m’ont appris un vocabulaire que j’ignorais : dézinguer, bouziller, frappes préventives, replis tactiques, taper dans la profondeur, dessouder, vitrifier. A force de les entendre commenter les images de guerre qui défilent à l’écran, je reconnais le vrombissement des drones, j’ai appris le trajet des missiles, le tonnage des bombes en explosifs, les types d’avions de combat et leurs capacités, alors qu’au village, jusque-là, le seul vrombissement était celui des tondeuses à gazon des résidences secondaires et les seuls bruits d’avions de combat ceux de l’armée de l’air qui s’entraîne très souvent au-dessus du Massif Central, qu’elle doit sans doute considérer comme un désert inhabité (merci pour nous…).
Toujours est-il que nos anciens diplomates et hauts gradés de l’armée ont trouvé de quoi s’occuper pour leur retraite. Ils doivent être passionnés, ou très bien rémunérés, car selon l’expression consacrée, ils font la course aux plateaux. La dernière fois que j’ai entendu cette expression, c’était dans les années soixante, quand les villes organisaient des compétitions de courses de garçons de cafés, qui devaient courir avec leurs plateaux tendus haut, à bout de bras, la paume de la main ouverte tirée vers l’arrière, en dessous. Merci de vos commentaires si éclairés (trop aimable, madame, NDLR), très sincèrement à vous etc. , Signé: Rose-Hélène Astic-Poinard.
Chère Madame Astic-Poinard, je n’ai pas grand-chose à vous dire, car je goûte assez peu ces shows guerriers médiatiques, mais j’admire votre sens aigüe de l’observation de la faune des plateaux. Vous devez sans doute avoir quelques prédispositions pour les choses de la guerre et de la diplomatie, puisque le nom de votre village, Empurany, viendrait du grec emporion, ou du latin ampurias, qu’il aurait été un entrepôt dans l’antiquité puis au moyen-âge un fort, ou castrum, avec des remparts mais pas d’habitant, car un simple refuge en cas de guerre. Votre village a dû être l’objet d’échanges diplomatiques intensifs, aussi, puisqu’il a été successivement inféodé à l’ordre des Hospitaliers de Saint Jean de Jérusalem, puis, après le douzième siècle, à divers fiefs féodaux locaux. Très sincèrement à vous également, SH.
