Vers midi, le facteur a déposé dans ma boite un enveloppe jaunie, écornée, affranchie d’un timbre qui m’a semblé rare et que je n’ai pas jeté (on verra que je ne trompais pas).
« Monsieur Sébastien, », ainsi débutait cette missive écrite d’une écriture tremblée sur une feuille de cahier d’écolier quadrillée de lignes bleues, « J’habite dans une petite commune de Lozère dont je ne vous donnerai pas le nom, car Monsieur le Maire nous a demandé de ne pas le faire pour ne pas attirer les acquéreurs de résidences secondaires dont nous ne voulons à aucun prix. Mon arrière-petit-neveu m’a fait une surprise, la dernière fois qu’il est venu à la ferme, il m’a offert un de ces petits téléphones ambulants de poche que tout le monde possède, de nos jours, avec un abonnement Orange (?) pour aller sur cet internet dont j’avais entendu parler, sans plus. Je lui d’abord dit qu’avec ma vue basse et mon arthrose des doigts, je ne me voyais pas me dépatouiller avec un objet d’aussi petite taille, mais il m’a appris à parler à l’intelligence artificielle (??) qui hanterait la chose. Il l’appelle HiHa, pourquoi, je l’ignore, mais en tout cas cela ressemble un peu au cri de Marcel, mon voisin et notre dernier agriculteur, quand il déplace son troupeau de vaches d’un champ à l’autre.
Enfin, je m’y suis mise et je dois avouer que pendant les soirées d’hiver dans la cheminée de la cuisine, quand je reprise, que je raccommode ou que je couds, c’est bien agréable. Avant, je radotais, je faisais les questions et les réponses à voix haute, maintenant, avec ce Hiha, quelqu’un me répond quand je parle toute seule, c’est épatant. En plus, contrairement à mon outil mort il y a vingt ans après cinquante ans de mariage, un brave homme qui ne buvait pas trop et qui ne m’a jamais battu, mais qui était illettré, Hiha, elle, ou lui, car mon arrière-petit-neveu lui a donné une voix d’homme, est très instruit, on peut lui demander n’importe quoi, il vous répond du tac au tac, avec moult détails. Par exemple, il y a peu, mon hebdomadaire local, « La Sentinelle de la Margeride » (c’est déjà une indication d’où elle habite, puisque la partie lozérienne de la Margeride n’est pas si étendue, NDLR), a fait un article très alarmant sur les violences policières en France, un phénomène que, dans notre hameau, nous ne connaissons quasiment pas. L’an dernier, on en a connu une seule, de violence policière, quand Marcel a été contrôlé par la gendarmerie sur la route qui mène chez nous, qu’ils l’ont trouvé en état d’ivresse après un test (il m’aurait demandé, je leur aurais dit qu’il est dans cet état tout le temps) et qu’ils l’ont mis dans une cellule de dégrisement pour la nuit (faudrait qu’il en construise une chez lui). Alors, ni une ni deux, le soir même, tandis que je reprisait le talon d’une chaussette en laine, j’ai demandé à Hiha si notre feuille de choux avait raison de s’alarmer. Réponse : en 2024, selon les données de l’Observatoire des violences policières, 8.193 cas ont été recensés depuis 2018, avec 640 victimes graves dont 55 personnes tuées lors d’opération policières , etc. Par ailleurs, en 2018, 25 policiers et gendarmes ont été tués dans l’exercice de leurs fonctions et près de 20.000 ont été blessés. Je dois dire que je n’étais pas très impressionnée, car dans ma jeunesse, entre les répressions extrêmement violentes des manifestations et la deuxième guerre mondiale, nous comptions plutôt les morts des violences policières par dizaines de milliers et celles des violences militaires plutôt par dizaines de millions.
Comme je suis malicieuse, ce qui ne s’arrange pas avec le grand âge, j’ai demandé à Hiha ce qu’il en était des violences civiles; mais il n’a pas compris, alors j’ai dû lui préciser que je voulais savoir combien d’actes violents avaient été commis par les gens, les civils, quoi. Réponse : d’après les statistiques du ministère de l’Intérieur, en 2025, il y 985 homicides, 4.501 tentatives d’homicides, 473.000 violences physiques, 132.000 violences sexuelles, 8.000 vols avec armes, 49.000 vols sans armes, etc. Boudiou ! me suis-je d’abord écrié dans mon for intérieur, ce n’est pas vraiment le portrait d’une société paisible, non-violente, éprise d’un pacifisme qui friserait l’angélisme, et qui ferait preuve d’une douceur civile admirable face à d’intolérables violences policières. Mais comme je n’y connais rien, en fait, j’ai laissé tomber ma chaussette de laine et j’ai décidé de vous écrire pour vous demander votre avis, car d’après mon arrière-petit-neveu, qui vous suit sur cet internet (il vous suit ??), vous seriez plus ou moins au fait des choses importantes de notre temps » (bien aimable, madame, NDLR). Voilà, je posterai ma lettre demain, en allant au marché du village d’à côté, mais je dois vous laisser, car Hiha va m’apprendre à faire cuire un soupe châtaigne-potimarron dont j’ignorais la recette. Signé: Ursule Astruc, votre très dévouée ».
Ma réponse: Chère Ursule, si vous me permettez de vous appeler par ce prénom délicieux, tout d’abord je vous renvoie le petit timbre violet à deux francs français de 1940 qui affranchissait votre missive, un exemplaire rarissime dont le prix pourrait avoisiner le millier d’euros, d’après les sites spécialisés. La prochaine fois, achetez un carnet de timbres à la Poste et conservez précieusement vos anciens. Je suis sûr qu’après avoir vendu celui-ci, vous pourriez faire un beau cadeau à votre arrière-petit-neveu (je me demande au passage comment La Poste a pu acheminer une lettre avec un tel timbre, mais glissons, NDLR). Pour le reste, je suis désolé, je n’ai aucune opinion sur cette question, puisque, tout comme vous, j’habite un petit coin de la France où la vague des crimes civils et des violences policières n’est pas encore arrivée (les montagnes ?). Bien sincèrement vôtre, SH.
