Un habitant de Boissanfeuilles, une commune de Chaudeyrac, en Lozère, m’envoie ce pamphlet :
« Monsieur Houatfeu, dans mon hameau glacial et enneigé, je bouillonne. La presse constate qu’en 2025, pour la première fois depuis 1944, les décès en France dépassent les naissances et bien sûr, nos gouvernants nous invite à faire des enfants. En Chine aussi, la natalité chute, et la population. Alors que Mao avait ordonné aux Chinois de faire des bébés et fait passer la population de 500 millions à un milliard pour disposer de soldats face à la menace d’invasion soviétique, ses successeurs, épouvantés par cette explosion incontrôlée, ont imposé, à coup de stérilisations forcées, leur politique de l’enfant unique. Aujourd’hui, sans sourciller, les génies natalistes pékinois supplient les Chinois de faire des bébés, tandis qu’en Russie, où la démographie est catastrophique, Poutine s’empêtre dans une guerre d’Ukraine qui a déjà coûté la mort ou l’incapacité d’un million de jeunes et l’exil d’un autre million, ce qui ne va pas arranger la courbe des naissances.
Ces délires démographiques n’ont pas cessé, depuis l’idéal des soldats paysans pour défendre l’Empire romain, jusqu’à la chair à canon des deux guerres mondiales. Sur le besoin d’une démographie puissante, le ridicule a été atteint par Benito Mussolini, dans le journal Il Popolo d’Italia le 18 novembre 1936 : les peuples en fleur ne craignent pas les lendemains. Heureuses les nations qui détiennent et entretiennent le magnifique secret de cette arme silencieuse et invincible, bonne à la fois pour la guerre et pour la paix. Moins poétique, le régime de Vichy dont le chef, le Maréchal Pétain, se disait père de la nation et appelait les Français mes chers enfants, avait créé un code de la famille et de la natalité, où les femmes avaient été rebaptisées procréatrices nationales.
De nos jours, les élites ont trouvé un nouvel usage du bébé : payer pour les retraites des vieux. Le Président français appelle donc les jeunes Français à procréer, fissa, vu l’urgence et Donald Trump s’est autoproclamé Président de la Fécondité, ce qui n’est pas peu. Leurs successeurs découvriront qu’une fois les babyboomers décédés, la démographie et les comptes sociaux reviendront à l’équilibre, et ils encourageront sans doute les gens à faire moins d’enfants. Ils devraient réaliser le fait que les jeunes veulent désormais mener leur vie en liberté, travailler, vivre avec les personnes de leur choix, se marier ou pas, avoir des bébés ou pas, et qu’il serait temps que la société s’adapte à la taille de sa population, pas l’inverse. Mieux vaudrait surement une France de 40 millions d’habitants heureux qu’une de 70 millions malheureux, et s’il fallait absolument plus de résidents en France, je note que selon l’UNICEF, il y aurait dans le monde près de 120 millions d’enfants des rues et 3 à 5 millions d’autres abandonnés ou déplacés. Il devrait être possible de négocier avec les pays où ils vivent d’en amener en France, de les soigner, de les éduquer, de leur apprendre un métier, puis de les laisser choisir de rester en France et devenir français à leur majorité, ou de retourner dans leur pays. Dès le XVII siècle, il y a avait des tours d’abandon dans les hôpitaux où les mères pouvaient déposer les enfants qu’elles ne pouvaient élever. Il faut peut-être les rouvrir pour y déposer nos politiciens natalistes et leurs idées néfastes? Bien à vous, etc. ».
« Monsieur », lui ai-je répondu, « Je partage votre indignation; le nom de votre commune aurait d’ailleurs pu inspirer les députés de la troisième république, qui se seraient exclamé qu’une nation sans bébés, c’est comme un bois sans feuilles. Sur les enfants abandonnés d’autres pays, pourquoi ne pas tenter en effet des adoptions humanitaires par les Etats, au lieu de laisser croire aux dirigeants que leur vocation est de tenir la chandelle dans nos alcôves pour ouvrir ou fermer le robinet (si je peux m’exprimer ainsi) de la natalité. Votre très dévoué, SH ».
